Les enfants de la libération

Les enfants de la libération

La seconde guerre mondiale a été pour toute une génération un événement marquant. Comme l’ensemble de la population civile, les jeunes manchois ne furent pas épargnés par ce conflit. Ils connurent les privations de l’Occupation, les effets de la propagande ainsi que les souffrances nées des opérations militaires. Ils ont été spectateurs mais aussi acteurs des mutations de la société. L’exposition évoque la vie quotidienne des jeunes manchois entre le 6 juin et la fin août 1944. Une centaine de tirages photographiques de grand format sont présentés le long d’un parcours thématique : le débarquement, la bataille, l’exode, la rencontre avec les libérateurs ou encore la vie dans les ruines. Celles-ci sont toutes issues des collections des archives départementales et notamment du fonds des photographies américaines des Archives nationales américaines. Des documents iconographiques (dessins, affiches de propagande), des pièces d’archives et des objets de l’époque viennent agrémenter le parcours photographique.


Audouville-la-Hubert, 17 juin 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 3642)

Les enfants dans la bataille

Les enfants ne sont pas épargnés par les faits de guerre de l'été 1944. Ainsi, 25 % des Manchois décédés entre le 6 juin et la fin août 1944 ont moins de 19 ans. Il est vrai, cependant, que les jeunes sont sous-représentés parmi les victimes. Ils ont souvent été les premiers à être évacués. Toutefois, il faudrait ajouter à ces chiffres les enfants blessés, tombés malades ou traumatisés par ces événements dramatiques. Si les photographes de guerre américains ne saisissent pas toutes les souffrances endurées entre juin et août 1944, leurs clichés témoignent néanmoins des conséquences humaines et matérielles des opérations militaires. Ainsi, découvre-t-on des enfants blessés, apeurés et sinistrés.

Tout commence le 6 juin avec les bombardements. A Saint-Lô, 800 personnes se réfugient dans le tunnel construit par les Allemands sous le rocher. Puis, il faut prendre les chemins de l'exode, dormir dans les fermes ou à la belle étoile, dans les chemins creux. Les enfants subissent la fatigue, la faim et la peur. Car parfois, ils se retrouvent pris entre deux feux, sous les bombardements et les mitraillages alliés, coincés entre l'armée américaine qui avance et les troupes allemandes qui reculent. Le 22 juillet, le préfet note : "Les réfugiés accomplissent de dures étapes et les enfants, pieds nus, font peine à voir malgré la bonne volonté de tous" (Rapport du préfet, 22 juillet 1944).

Sur ce cliché, réalisé à Audouville-la-Hubert, le 17 juin 1944, on peut voir une petite fille, Geneviève Marie, blessée lors d’un bombardement près du manoir de Pierreville, dans la soirée du 5 juin. Au premier plan, son frère, Auguste, dort sur une couverture. Les deux enfants auraient perdu leur mère dans le bombardement qui visait probablement une batterie située à la Madeleine, au hameau de La Croix aux Bertots. La photographie a été réalisée dans l’hôpital américain installé, le 6 juin, près de la ferme de La Houssaye.


Saint-Lô, [18-26] juillet 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 4890)

Saint-Lô, [18-26] juillet 1944

Ce cliché a été réalisé entre le 18 juillet, date de l’entrée des Américains dans les ruines de Saint-Lô, et le 26 juillet, date de la libération totale de la ville, au 63 rue Saint-Georges. Le quartier de la rue Saint-Georges et de la rue Porte au Four, proche du château des Commines - où était logé le quartier général du général Marcks commandant du 84e corps d'armée allemand - a été relativement préservé par les bombardements alliés et les tirs d'artillerie qui ont marqué la libération de Saint-Lô.

Lucien Durosier et Maurice Tourgis y ont aménagé un abri. Ils ont entassé des fagots devant l’entrée afin de se protéger des éclats d’obus.

Marie Tourgis tient dans ses bras sa petite-fille, Josiane Tourgis née en avril. Elle est entourée de ses quatre autres filles : Gisèle et Jacqueline (à droite de Marie Tourgis), Annick (deuxième en partant de la gauche, habillée en noir) et Micheline (seule au premier plan).

La petite fille qui se trouve à l’extrême gauche de la photographie est Marcelle Campion qui s’est également réfugiée dans la cave avec sa grand-mère Angèle (à l’extrême droite du cliché).


Témoignage de Louis Jean, 10 ans en 1944


"On habitait près du pont de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et le 6 juin, les Alliés ont bombardé le pont. Toute la famille est partie alors se réfugier dans la ferme de M. Lebeslier, près du bois de l'abbaye.

Quand les Américains sont arrivés, on était toujours là : c'était le matin du 17 juin. Un char est arrivé,  et tout le monde est sorti pour voir les soldats. C'est à ce moment-là qu'un engin a explosé (on ne sait pas quoi exactement) et que plusieurs personnes ont été blessées, dont mon père et moi. J'étais touché à la main droite et aux deux jambes. Très vite, des infirmiers américains nous ont soignés sur place, puis une ambulance nous a emmenés au poste de secours que les Américains avaient installé à Saint-Sauveur-le-Vicomte, sur la route de la Haye-du-Puits. C'est là que la photo a été prise."


Témoignage de Louis Jean
La Presse de la Manche,
La Normandie au coeur de l'histoire,
hors-série, 2014, p. 81


Un soldat américain donne à boire à un bébé, cliché publié dans "Yank" le 3 septembre 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1329)

Quand les GI's rencontrent
les petits Normands

Les reporters de guerre américains qui débarquent en Normandie sont incorporés dans des unités spécialisées dans la guerre psychologique ou psychological warfare. Leurs clichés sont publiés dans Life à destination du public américain et dans des journaux tels que Yank ou Stars and Stripes diffusés, quant à eux, auprès des GI's.

Les photographes suivent la poussée des troupes américaines vers Cherbourg, dans la sanglante guerre des haies aux alentours de Saint-Lô, dans la percée d'Avranches et durant la bataille de Mortain. Du 6 juin au 15 août 1944, date de la libération totale du département, ils nous livrent leurs regards sur la bataille : ceux de photo-reporters mais aussi de soldats ayant pour mission d'orienter l'opinion publique et de lui insuffler un esprit de combat.

Pour cette raison, la rencontre du GI avec les enfants est un sujet récurrent de leurs photographies. Le soldat américain fait ainsi figure de sauveur, de libérateur. Les photo-reporters multiplient donc les clichés de militaires offrant des friandises et des chocolats à de jeunes normands, prenant dans leurs bras des bébés ou soignant des enfants blessés durant les combats. Mais, au-delà du message que l'armée américaine cherche à diffuser, ces images témoignent aussi d'une réalité : la découverte par ces enfants d'un nouveau monde, celui de l'American way of life.

Un photographe américain du Signal corps apprend à deux jeunes garçons "l’art" du chewing-gum, Hambye, 29 juillet 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1340) Des GI's à bord d'un Half Track devant une foule de mains tendues par des femmes et des enfants, Isigny-sur-Mer, 19 juin 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 201)Le sergent Max Denton  de Biloxi (Missouri) salue  une femme et ses deux enfants par-dessus un muret (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1377)

Foucarville, [juin] 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1375)

Le capitaine William G. Best  rend visite
à Mme Bertot et son bébé, né le 6 juin

Le capitaine William G. Best, chirurgien du 1er bataillon du 502e régiment de la 101e division aéroportée américaine, aurait installé son poste de secours dans la maison des Bertot, à Sainte-Mère-Église, le jour du débarquement. Il aurait aidé Mme Bertot a accoucher : "Le bébé que j'ai accouché se trouvait dans la maison que nous utilisions comme poste de secours. Cela s'est passé dans la soirée du jour J, lorsque le père du bébé a couru en agitant les bras.  En français, on m'a dit que la femme de cet homme était au dernier stade du travail et avait besoin d'aide. J'ai aidé à accoucher le bébé, nommé Jean-Yves Bertot" (Témoignage de William G. Best, dans George Koskimaki, DDay with the screaming eagles)


Carentan, 15 juin 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1828)

Carentan, 15 juin 1944
(Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1828)


Cherbourg, 14 juillet 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1721)

 

 

 

Les enfants des ruines

Une fois la bataille passée, les enfants retrouvent très vite le goût du jeu et, dès l'automne 1944, retournent à l'école. Pourtant, leur quotidien est loin d'être un retour à la normale. En effet, de nombreux problèmes demeurent dans cet immédiat après-guerre.

Ainsi, beaucoup doivent encore attendre le retour d'un père absent car prisonnier de guerre, requis du STO ou bien déporté en Allemagne. Les jeunes assistent aux règlements de comptes des adultes lors de la période d'épuration. Souvent sinistrés, ils vivent dans des ruines et dans des logements insalubres et mal chauffés. Ils connaissent encore les restrictions de produits alimentaires ou manufacturés.

Arromanches-les-Bains (Calvados), 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1729)Caen, 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1731)L'école dans une grange, Normandie, 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1754)

Saint-Lô, août 1944 (Archives américaines)

Cette photographie est bien connue. Elle figure depuis de nombreuses années dans divers manuels scolaires afin d’illustrer le bilan matériel de la Seconde Guerre mondiale.

Elle a aussi une histoire originale. En 2014, la famille des deux enfants pris en photo se manifeste auprès de la mairie de Saint-Lô. Il s'agit de Max (13 ans) et Jean (8 ans) Robin. Ils sont les fils de Raymond Robin, résistant fusillé au maquis de Beaucoudray, le 15 juin 1944. Le jour de la prise de vue, un reporter a croisé les deux garçons et leur a demandé de poser.

Jean étant malheureusement décédé en 2011, Max Robin a été l’invité d’honneur de la ville de Saint-Lô, en 2014, lors des commémorations du 70e anniversaire de la Libération. Il est décédé en 2017.

Deux enfants regardent, assis en haut de la rue
des Noyers, le passage d'une jeep américaine
au travers des ruines
de Saint-Lô


Vierville-sur-Mer, 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 1837)

L'un des remèdes à la pénurie est la récupération du matériel, des matières premières ou autres denrées abandonnés, durant la bataille, par les Allemands ou les Américains. Souvent, il s'agit d'un jeu pour les enfants des ruines mais cela peut aussi constituer un grave danger.

En effet, ils sont nombreux à être blessés par des munitions ou des engins explosifs. Dans la Manche, 46 % des victimes d'accidents de ce genre ont moins de 20 ans. Le 29 avril 1945, La Manche libre consacre son éditorial au "Scandale des mines". Ce même mois, en effet, "quatre écoliers, quatre enfants dont le plus vieux avait onze ans sont morts [...], victimes de l'explosion d'une mine anti-chars, à Rémilly-sur-Lozon".


Cérémonie du 14 juillet, la foule devant le théâtre de Cherbourg (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 4885)

Célébrations et commémorations

Après les combats, de nombreuses manifestations publiques, célébrations et commémorations sont organisées dans les territoires récemment libérés. On célèbre ainsi, le 4 juillet 1944 au Molay-Littry (Calvados), la fête nationale américaine, l'independance day, ou bien encore le 14 juillet 1944. Le 20 août 1944, la visite du général De Gaulle à Cherbourg est l'occasion d'un rassemblement populaire. Ce jour-là, les autorités françaises ont placé au premier rang du comité d'accueil des enfants, les bras chargés de fleurs. L'année 1945 connaît aussi des événements festifs à l'occasion de l'annonce de la capitulation allemande, en mai 1945, ou bien pour le premier anniversaire du débarquement, le 6 juin 1945.

Les photographes américains ne manquent pas de couvrir ces événements. Pour l'armée américaine, l'enjeu est de montrer la joie des populations libérées. D'autant que des recherches historiques récentes ont montré que les rapports entre les troupes alliées et les civils n'étaient pas si cordiales, notamment à Cherbourg où la présence américaine est dense et dure plusieurs mois. Or, quel meilleur symbole pour un monde en pleine renaissance que des enfants qui en seront les forces vives ?

Cherbourg, cérémonie du 14 juillet 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 4879)Le Molay-Littry, 4 juillet 1944 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 344)

Utah Beach, 6 juin 1945 (Archives de la Manche, fonds des photographies américaines, 13 Num 8)

Le 6 juin 1944, peu de temps après le débarquement des troupes d’assaut à Utah Beach, la première brigade du génie américain commence à déblayer la plage. L’unité doit ouvrir un passage pour les chalands transportant des véhicules lourds et du matériel. Ce monument a été réalisé grâce à une souscription des soldats de la brigade.

Inauguration du monument en hommage aux soldats de la First Engineer Special Brigade, commandée par le général Caffey, Utah Beach, 6 juin 1945


affiche.jpg

Crédits

Les enfants de la Libération


Une exposition des Archives départementales, Maison de l'histoire de la Manche

réalisée à l'occasion des commémorations du 75e anniversaire du débarquement

Texte, Jérémie Halais

Numérisation et prises de vue, Alexandre Poirier

sous la direction de Jean-Baptiste Auzel, directeur des archives départementales


Archives de la Manche, Cl. A. Poirier, 3 Num 2019/9-13Archives de la Manche, Cl. A. Poirier, 3 Num 2019/9-24Archives de la Manche, Cl. A. Poirier, 3 Num 2019/9-27Archives de la Manche, Cl. A. Poirier, 3 Num 2019/9-31

Partager sur Facebook