Appel à communication Colloque : "Que d'eau ! Que d'eau !"
De la source à l’estuaire : cours, plans et points d’eau du département de la Manche et des bassins attenants - Saint-Lô, 18-20 novembre 2027
Le flot des vagues et les espaces maritimes sont aujourd’hui un immense chantier sur lequel filent nombre d’études historiques. Fleuves, rivières, canaux, marais et autres sources d’eau douce sont, dans le cas du département de la Manche (et de ses bassins versants), un monde relativement peu étudié par les chercheurs et les curieux. Pourtant, sans eau douce, la vie est impossible, tant pour soi-même que, durant très longtemps et pour une part aujourd’hui encore, pour la vie économique.
De la source à la mer, l’eau est pourtant présente partout. Comment les sources sont-elles exploitées ? Comment étaient-elles recherchées ? Comment étaient-elles exploitées, à l’image de la source des Oiseaux à La Glacerie, qui fait toujours aujourd’hui l’objet d’une exploitation ? Que représentent-elles dans l’imaginaire collectif : de la nymphe qui l’habite au saint ou à la sainte à laquelle elle pourrait être dédiée, par glissement, le plus souvent en lien avec des vertus curatives réelles ou supposées ? Elles ne sont pas les seules sources d’eau potable.
Organisation
Archives départementales – Maison de l’Histoire de la Manche (Conseil départemental)
Société d’Archéologie et d’Histoire de la Manche - SAHM.
Pôle Rural de la MRSH de Caen (CNRS et université de Caen Normandie)
« Espaces et Sociétés » (ESO-Caen, UMR 6590)
« Identité et différenciation de l’espace et des sociétés » (IDEES-Caen, UMR 6266)
Orientations de recherches établies par Éric Barré
Le puits est souvent plus proche de la maison que la source ou un cours d’eau voisin pour abreuver la population, le bétail ou arroser le jardin. De fait, capter l’eau potable est une nécessité, que ce soit pour la transporter ou pour satisfaire les besoins de la ville voisine. Peu à peu, un ensemble se forme, puis se ramifie dans les campagnes. En ce domaine, l’aqueduc de Coutances – qui n’a rien d’antique – interroge sur la distribution de l’eau et l’extension des réseaux, avec ses impératifs sanitaires et réglementaires, conduisant à la mise en place de syndicats, de sociétés d’exploitation, voire de compagnies internationales. De nos jours, la compagnie Veolia est l’un des délégataires chargés de la production et de la distribution d’eau dans plusieurs collectivités de la Manche, dont Saint-Lô.
De la source à la fontaine – qui peut prendre un aspect monumental dans les villes –, du ruisseau au fleuve, l’eau suit son cours et pourvoit la population en ressources, notamment grâce à la pêche ou aux cressonnières. Il est logique que ces activités donnent lieu à des prélèvements de droits en lien avec le régime juridique des cours d’eau, des lacs et des étangs. Quelles espèces prélevées apparaissent dans la documentation ? À qui appartenaient les cours d’eau durant l’Ancien Régime et après la Révolution ? Quelle législation s’appliquait-elle localement ? Quels droits étaient prélevés ? En dehors des officiers des Eaux et Forêts du roi, existait-il des officiers seigneuriaux disposant de compétences en la matière ? Par exemple, lors de l’Échiquier de la Saint-Michel de 1390, les religieux de Saint-Sauveur-le-Vicomte se voient reconnaître le droit de pêcher sous la chaussée du pont que leur contestait le seigneur du lieu. Aujourd’hui, les sociétés ou associations de pêcheurs jouent un rôle important sur les cours d’eau du département. Quelles sont-elles ? Comment se sont-elles mises en place ? Comment ont-elles évolué ?
La pêche est une chose, améliorer la productivité en est une autre, soit sous la forme plus contemporaine de pisciculture, soit sous celle de viviers. L’histoire de ces productions reste, bien souvent, encore à écrire. Dans le cas des viviers, ils sont fréquemment liés à des moulins, dont ils constituent la retenue d’eau destinée à alimenter le bief nécessaire pour faire tourner la roue. Il convient de rappeler que, jusqu’à l’arrivée des moulins à vent, au XIIe siècle, le moulin à eau est, avec la force animale ou humaine, la seule énergie permettant de produire la puissance capable de mouvoir des mécaniques. Toute chute d’eau, toute configuration favorable est exploitée. Au Moyen Âge, le droit d’établir un moulin relève logiquement du souverain, qui peut le concéder à ses vassaux. À quoi pouvaient ressembler les moulins à eau sur le territoire correspondant à l’actuel département de la Manche ? Comment étaient-ils exploités ? Comment étaient-ils organisés ? Peut-on les cartographier ? Aux Clefs-de-Vire, à Pont-Hebert, une retenue d’eau barrait le fleuve, faisant tourner plusieurs moulins en ligne. L’installation était suffisamment importante pour constituer le point de passage où se faisait le transbordement entre les navires de mer et les navires de rivière.
Avec les révolutions industrielles, à partir de la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe, l’utilité des moulins à eau commence à décliner. Pourtant, l’eau reste un élément moteur dans l’industrie naissante. Il en est ainsi de l’hydroélectricité, qui conduit à la construction de barrages dans les bassins de la Sée et de la Sélune. Les retenues d’eau ont contribué à la naissance d’un vaste lac artificiel, qui a, pendant plusieurs décennies, contribué à remodeler le paysage de cette partie de la Manche, conduisant directement à la naissance d’autres activités, comme le tourisme. Comment sont nés ces barrages ? Comment et par qui ont-ils été exploités ? Pourquoi a-t-on décidé de les détruire, et comment a-t-on procédé ? Ce ne sont d’ailleurs pas les seules installations hydroélectriques. Ainsi, tout au long de la Vire, se sont multipliées de petites centrales électriques, souvent associées à des écluses, pour lesquelles nos connaissances sont minimes.
Cette dernière remarque amène à la question de la régularisation des cours d’eau et de leur navigabilité. L’un des problèmes posés par les cours d’eau et les marais associés est celui de la régularisation des flux. Il y a des périodes de hautes et de basses eaux. Bon nombre de cours d’eau peuvent être franchis par l’intermédiaire d’un gué, parfois à pied sec, et, quelque temps plus tard, devenir impraticables pour qui veut simplement les traverser, impliquant à terme la construction d’un pont. Les fouilles archéologiques ont ainsi permis de mettre au jour un gué aménagé, datant de l’époque romaine, sur l’ancienne voie romaine d’Alauna à Cosedia. Pourquoi le premier pont sur la Vire, en venant de la mer, a-t-il été établi à Briovère ? Aujourd’hui comme hier, pourquoi décide-t-on d’aménager un pont ? Qui le finance ? Qui l’entretient ?
La construction du Pont-Douve – s’il présente un aspect stratégique évident – pose le problème du transfert du domaine maritime au domaine fluvial. Où sont localisés les différents points de rupture dans le département ? Quels fleuves et quels cours d’eau sont navigables au-delà de la Vire et du bassin de la Douve ? Peut-on réaliser une cartographie et/ou une historiographie des différents ports et points de déchargement qui jalonnent fleuves et cours d’eau ? Que transporte-t-on ? Quels sont les volumes transportés ? Quelles sont leurs zones de chalandise ? Quels types de navires – en y comprenant les gabarres – les remontent ou les descendent ? Où sont-ils construits ? Cette navigation implique de connaître les moyens de se mouvoir, avec l’établissement d’écluses sur certains sites.
Par ailleurs, comment régulariser les cours d’eau aux débits souvent constants et parfois aléatoires ? Comment ont été fixées les rives lorsque cela s’avérait nécessaire ? Ont-ils été enterrés dans des canalisations – par exemple dans certains centres urbains ? Si oui, pour quelles raisons et comment ? Au-delà de cette canalisation, d’autres aménagements sont destinés à favoriser la navigation. Sous le Premier Empire, un projet de canal traversant le Cotentin est envisagé afin d’éviter aux navires de mer de contourner les côtes du département par le nord. D’autres ouvrages sont réalisés pour favoriser le transport maritime. En ce domaine, il convient de souligner l’action d’Alfred Mosselman, qui, de la Soulles à la Vire, en passant par le bassin de la Douve, a joué un rôle important en la matière.
L’eau est source de vie. Elle facilite la circulation des biens et des idées, mais elle est aussi la marque d’une limite. Elle sert de borne aux principautés et aux seigneuries, mais aussi aux circonscriptions religieuses, juridictionnelles ou administratives. Ainsi, l’étendue du prieuré de Saint-Pair est-elle en partie limitée par la Vanlée et le Thar. Dans le Val-de-Saire, elle fixe le droit de gravage des dames de Caen entre la Saire et le Pèrier. Les cours d’eau sont aussi une ligne présentant un caractère militaire certain. L’établissement, au Moyen Âge, d’une retenue au pied de la forteresse de Bricquebec fait partie du dispositif défensif, tout comme la douve remplie d’eau entourant le château de Gratot. Il en est de même lors de la mise en place d’un plan de défense de la place de Cherbourg au lendemain de la défaite de 1870, où une ligne de défense est envisagée au niveau des marais de Carentan. Il suffit d’y établir, en mai 1940, quelques canons bien placés pour ralentir l’avancée des chars de Rommel. Les cours d’eau contraignent encore la progression des Alliés au lendemain du débarquement du 6 juin 1944.
En l’espèce, il ne faut pas non plus négliger les espaces marécageux, qui peuvent être source d’énergie, comme la tourbière de Baupte. Le marais est partout présent sur le pourtour du département de la Manche : marais de la baie du Mont-Saint-Michel, partie basse du cours du Thar, de la Vanlée ou du bassin de la Douve… Le marais est un espace mixte où l’eau salée laisse progressivement la place à l’eau douce. Il se veut un espace sauvage, mais il est bien souvent domestiqué au travers de réseaux de drainage et de pratiques agricoles qui perdurent aujourd’hui. Comment ces réseaux ont-ils été établis ? Quelles sont les pratiques agricoles ? Comment l’un et l’autre ont-ils été réglementés ? Ont-ils suscité des métiers et des modes de vie spécifiques ?
Cette dernière problématique soulève la question d’une population dont les modes de vie et les activités seraient étroitement liés aux cours d’eau. Quels sont les emplois induits ? Citons, par exemple, les mariniers, les constructeurs de chaland, les meuniers, les éclusiers, les pêcheurs et autres professions en marge, comme les officiers du roi et les fonctionnaires de la République. Constituent-ils des milieux fermés ou ouverts ? Ont-ils des pratiques qui les distinguent du reste de la population ? Quels témoignages ont-ils laissés ? Ces questions sont donc multiples. Elles impliquent des transformations par rapport à l’histoire du temps présent, afin d’essayer de comprendre la mise en place d’une autre valorisation de ce domaine par le tourisme, les sports nautiques, la préservation et la compréhension d’un milieu naturel et des espèces animales. Sur ce dernier point, il convient notamment d’évoquer la création du parc des Marais.
Bien que les cours d’eau et les marais présentent des facettes variées, ils restent liés par un élément central : l’eau douce, parfois saumâtre. Cette dernière qualité invite à se souvenir que l’eau, source de vie, peut être source de mort. En effet, l’eau de mauvaise qualité – qu’elle soit de rivière ou puisée au puits – peut conduire à de graves pathologies, tant pour les hommes que pour le bétail. Elle peut être porteuse de virus ou de bactéries, avec les funestes conséquences que l’on devine. On ne sait pas si un écrivain local a pu écrire sur la perte d’un être cher mort des suites d’une telle infection, mais il n’est pas inutile de s’interroger sur la place qu’elle tient dans la littérature manchoise.
L’eau douce est donc un thème qui invite à réfléchir à bien des sujets ! De ce fait, il est du devoir du chercheur, comme du curieux, d’en étudier l’histoire dans un questionnement sans fin.