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Jacques Prévert

Le 11/04/2022 par Marjorie Groult

Le 11 avril 1977, disparaissait le célèbre poète Jacques Prévert. Né à Neuilly-sur-Seine en 1900, il avait élu domicile dans la Manche en 1970, au lieu-dit Le Val, à Omonville-la-Petite.

Prévert est un artiste accompli, qui a œuvré dans plusieurs domaines. Écrivain et poète de renom, il participe dans sa jeunesse au mouvement surréaliste et crée notamment le célèbre jeu d’écriture du Cadavre Exquis.

Ses premiers écrits paraissent dans diverses revues à la fin des années 1920. En parallèle, il commence également à travailler pour le cinéma en tant que scénariste. En 1932, il intègre et devient l’auteur principal du Groupe Octobre[1], une troupe de théâtre française d’agitation-propagande inspirée par la révolution russe, engagée et militante, s’adressant à un public populaire. L’aventure dure jusqu’en 1936, date de la dissolution du groupe. Il écrit dans ce cadre deux textes marquants, L’avènement d’Hitler et Citroën, en lien avec l’actualité politique et sociale du moment, bases d’inspiration du mouvement.

À partir de ce moment et pendant une dizaine d’années, il se consacre presque exclusivement au cinéma en tant que scénariste-dialoguiste. Il travaille notamment avec le célèbre réalisateur Marcel Carné sur des films aujourd’hui considérés comme des incontournables du cinéma français : Quai des brumes en 1938, adaptation du roman de Pierre Marc Orlan paru en 1927, Le Jour se lève en 1939, Les Visiteurs du soir en 1942 ou encore Les Enfants du paradis en 1944. Ce dernier tournage, réalisé durant l’Occupation, est perturbé à plusieurs reprises par les interdictions de tourner la nuit, la destruction du décor lié à un violent orage, les coupures d’électricité et les difficultés à s’approvisionner en pellicules. En juillet 1943, les alliés débarquent en Sicile, donnant lieu en septembre à la signature de l’armistice de Cassibile qui doit permettre d’éviter l’invasion allemande sur le sol italien. Le film, qui est alors produit par la société italienne Scalera, est interrompu et le tournage interdit par les autorités allemandes. Il faut ainsi attendre le mois de novembre 1943 et l’arrivée de l’entreprise Pathé comme nouveau producteur pour que les prises de vue reprennent[2]. Le film est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre et vaut à Prévert une nomination aux Oscars pour le prix du meilleur auteur de scénario original en 1947.

En 1949 et en 1950, il travaille encore sur La Marie du port, œuvre adaptée du roman de Georges Simenon et dont le tournage se situe en partie à Cherbourg, à Saint-Vaast-la-Hougue et à Port-en-Bessin[3]. Bien qu’il ait travaillé à la fois sur les dialogues et sur l’adaptation, le nom de Prévert n’apparaît pas au générique.

L’écrivain travaille également avec le cinéaste Jean Grémillon, qui a passé son enfance dans la Manche, à Cerisy-la-Forêt. En 1939, il participe à l’adaptation de Remorques, dont le tournage est interrompu plusieurs mois à la suite de la déclaration de guerre. Adaptation du roman éponyme de Roger Vercel, il réunit deux grands acteurs du cinéma français. Jean Gabin et Michèle Morgan. En 1943, les deux hommes collaborent de nouveau sur le long-métrage Lumière d’été, écrit avec Pierre Laroche. À cela, s’ajoutent d’autres projets de scénarii sur lesquels a travaillé Prévert pour Grémillon mais qui n’ont jamais vu le jour ou ont été repris par d’autres cinéastes. Dans une interview, Jacques Prévert parle de Grémillon comme un réalisateur de « films tragiques » mais « très drôle » et qui « aimait vraiment le cinéma[4] ».

En 1946, il participe également à la création du film d’animation Le Roi et l’oiseau, réalisé par Paul Grimault. Le film sort une première fois en 1953 sous le titre La Bergère et le ramoneur, mais cette version est reniée par les deux hommes, le producteur ayant terminé le film sans eux. En 1967, Grimault retravaille sur le projet auquel il donne un nouveau titre et réalise le film de 1977 à 1979 en utilisant seulement 40 minutes de la version initiale[5]. Le film sort en 1980, après le décès de Prévert. Il est considéré comme le film fondateur de l’école française d’animation[6].

Tout au long de sa vie, Prévert participe à la création d’une soixantaine de films. Les plus grands du cinéma français font part de leur admiration pour le travail de l’artiste. Ainsi, François Truffaut écrit en 1954 dans Les Cahiers du cinéma : « On regrette Prévert… À considérer l’uniformité et l’égale vilenie des scénarios d’aujourd’hui, l’on se prend à regretter les scénarios de Prévert[7] ».

Sa carrière littéraire, elle, se concrétise véritablement dans les années 1940, avec la publication de son premier recueil de poèmes Paroles en 1946 par l’éditeur René Bertelé, fondateur des éditions Le Point du jour. Il y aborde les sujets du quotidien, tels que la naissance, la mort, l’amour, etc. Mais on y rencontre également des textes plus sérieux et polémiques, dans lesquels l’auteur montre notamment son opposition à la religion. Le style et les genres utilisés sont également variés, entre textes courts, inventaires, chansons, histoires[8]. Le recueil connaît à la fois une critique élogieuse de la part de grands titres de presse et d’intellectuels, mais est aussi soumis à des propos plus virulents et choque une partie de l’opinion. Il reste néanmoins un vrai succès littéraire, vendu à des millions d’exemplaires et traduits en plusieurs langues[9].

Ce succès est suivi de plusieurs autres : Spectacle, en 1951, La pluie et le beau temps en 1955, Histoires et d’autres histoire, en 1963 et Choses et autres en 1972, écrit en parti dans la Hague. Il collabore avec des artistes pour des publications à plus faibles tirages, comme Contes pour enfants pas sages, en 1947, avec la dessinatrice Elsa Henriquez.

Prévert pratique également l’art du collage[10], qui accompagne parfois ses textes. C’est par exemple le cas pour Fatras, publié en 1966, et Imaginaires, en 1970. Les thèmes abordés par l’artiste dans son œuvre sont assez divers : sujets du quotidien, mais aussi plus engagés, certains de ses écrits critiquant ouvertement la guerre, la religion ou encore la politique.

Dans les années 1950, le poète est au sommet de sa gloire et écrit plusieurs chansons aujourd’hui restées célèbres, telles que Barbara, interprétée par Mouloudji, ou encore les célèbres Feuilles mortes interprétées par les grands artistes de l’époque comme Yves Montand ou Juliette Gréco.

En 1970, Prévert achète une maison dans la presqu’île de La Hague, à Omonville-la-Petite, au lieu-dit « Le Val », sur les conseils de son ami Alexandre Trauner, décorateur de cinéma oscarisé, qui vit également dans le village et supervise les travaux de restauration. À cette époque, le poète connaît déjà la région, y ayant séjourné dès les années 1930. Il y apprécie le calme et la proximité avec la mer qu’il affectionne tout particulièrement.

Les Prévert partagent d’abord leur vie entre la maison du Val et leur appartement parisien de la Cité Véron, où ils ont d’ailleurs pour voisin et ami Boris Vian, dont les parents possédaient une maison à Landemer, à une dizaine de kilomètres d’Omonville. L’auteur de L’arrache-cœur affectionnait lui aussi tout particulièrement la presqu’île. Prévert s’y installe définitivement en 1975 avec sa famille, deux ans avant son décès.

En 1987, Gérard Fusberti crée le célèbre jardin Prévert, à Saint-Germain-des-Vaux, pour commémorer les dix ans de sa disparition.

De nombreux proches lui rendent hommage en y plantant chacun une fleur ou un arbre. Des poèmes, sculptures et plans viennent également compléter le décor[11]Il est classé Jardin remarquable en 2005.

Selon le souhait de l’épouse de Jacques Prévert, décédée en 1993, la maison est transformée en musée et est aujourd’hui la propriété du Conseil départemental de la Manche. Ouverte en 1995, elle rend hommage à la vie et à l’œuvre de l’artiste tout en conservant l’aménagement voulu par la famille Prévert.

Le poète, sa femme Janine, sa fille Michèle, et son ami Alexandre Trauner reposent aujourd’hui dans le cimetière d’Omonville.



[1] Maison Jacques Prévert, Dossier pédagogique « Jacques Prévert, sa vie, son œuvre : ressources pour l’enseignant », La Hague, Maison Jacques Prévert – Conseil départemental de la Manche, p. 4.

[2] Berthomé, Jean-Pierre, Vernet, Guillaume, « Des parents italiens pour Les Enfants du Paradis », dans 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze,  t. 67, Paris, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, 2012, p. 32-61. [En ligne : https://journals.openedition.org/1895/4525#quotation]

[3] Ibid., p. 97.

[4] Ibid., p. 100.

[5] Marie, Michel, La belle histoire du cinéma français en 101 films, Malakoff, Armand Colin, 2018, p. 164-165.

[6] Ibid.

[7] Aurouet, Carole, Jacques Prévert : portrait d’une vie, Paris, Ramsay, 2007, p. 117.

[8] Ibid., p. 126.

[9] Ibid., p. 133.

[10] Maison Jacques Prévert, Dossier pédagogique « Jacques Prévert, sa vie, son œuvre : ressources pour l’enseignant », La Hague, Maison Jacques Prévert – Conseil départemental de la Manche, p. 10.

[11] Aurouet, Carole, Jacques Prévert : portrait d’une vie, Paris, Ramsay, 2007, p. 230.

Illustration 1
L'exposition Jacques Prévert, 3 Num 2001

Bibliographie :

Aurouet, Carole, Jacques Prévert : une vie, Paris, Les Nouvelles éditions Jean Michel Place (JMP), 2017, 218 p.

Aurouet, Carole, Chardère, Bernard (Préf.), Prévert, portrait d’une vie, Paris, Ramsay, 2007, 239 p.

Berthomé, Jean-Pierre, Vernet, Guillaume, « Des parents italiens pour Les Enfants du Paradis », dans 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze,  t. 67, Paris, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, 2012, p. 32-61. [En ligne : https://journals.openedition.org/1895/4525#quotation]

Courière, Yves, Jacques Prévert en vérité, Paris, Gallimard, 2000, 1040 p., (Folio ; 3650).

Hamel, Jean-François, Dictionnaire des personnages remarquables de la Manche, t. 2, Marigny, Eurocibles, 2002, p. 176-177, (Coll. Inédits et introuvables).

Jouet, Roger, Écrivains de (et en) Normandie des origines à nos jours, Bayeux, OREP, 2009, p. 153

Maison Jacques Prévert, Dossier pédagogique « Jacques Prévert, sa vie, son œuvre : ressources pour l’enseignant », La Hague, Maison Jacques Prévert – Conseil départemental de la Manche, 16 p. [En ligne : https://www.musees-normandie.fr/IMG/pdf/dossierpedagogique_maison_j.prevert_prevert_sa_vie_son_oeuvre.pdf]

Marie, Michel, La belle histoire du cinéma français en 101 films, Malakoff, Armand Colin, 2018, 255 p.