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Le Jazz dans la Manche, 1917-1944

Le 17/06/2021 par Marjorie Groult

Qu'il soit aimé ou détesté, le jazz ne laisse personne indifférent !

Composé de multiples sous-genres, ce courant musical, né en Louisiane aux États-Unis, vers la fin du XIXe et le début du XXe siècle, a une histoire riche. Il est issu de nombreuses influences telles que le blues, le negro spirituals et le gospels – forme de chant chrétien nord-américain –, ou encore le ragtime. De nos jours, ce genre musical évolue encore. S’il est constamment à la recherche de nouvelles sonorités, la large place qu’il laisse à l’improvisation constitue l’une de ses caractéristiques fondamentales !

L’année 1917 marque la naissance officielle du jazz, avec l’enregistrement du premier disque par le quintette Original Dixieland Jass Band intitulé Livery Stable Blues. Il serait arrivé en France cette même année avec le débarquement des soldats américains durant la première guerre mondiale. Plusieurs concerts sont ainsi organisés dans le pays, et la popularité du jazz ne cesse d’augmenter au fil des décennies, notamment à Paris et dans les grandes villes.

Illustration 1
Soldats américains jouant de la musique aux environs de Barneville, 18 juillet 1944 (Archives de la Manche, 13 Num 560).

Ainsi, le jazz se fait progressivement connaître dans le département de la Manche à l’issue du Débarquement de 1944. Il est encore popularisé par les soldats américains, présents en grand nombre à Cherbourg, où l’on compte deux clubs ouverts en juillet 1944 par la Croix-Rouge américaine pour apporter un peu de « saine détente[1] » aux soldats : le Victory club, destiné aux blancs, et le Liberty club pour les soldats noirs-américains, installé au grand magasin Ratti, rue Gambetta. Ces derniers sont employés comme dockers au déchargement des liberty ships sur le port, et constituent près d’un homme sur deux[2]. Plusieurs d’entre eux travaillent également sur la Red Ball Express, la voie rapide mise en place par la logistique américaine pour ravitailler le front. Des concerts sont aussi organisés pour distraire les soldats. Du matériel de radio est mis à leur disposition, leur permettant d’écouter de la musique.

Environs de Cherbourg, 1er juillet 1944 (Archives de la Manche, collection des photographies américaines, 13 Num 1358).Environs de Cherbourg, 1er juillet 1944
(Archives de la Manche, collection des photographies américaines, 13 Num 1358). 

Les Américains créent aussi à Cherbourg la première station émettant librement sur le territoire français libérés[3] : Radio-Cherbourg. En fonction dès le 4 juillet 1944, elle est animée par un Anglais, un Américain et quatre Français. Chaque jour, de 19 h 45 à 22 h, elle diffuse des informations pratiques à la population, des communiqués militaires mais aussi des extraits de la BBC. La plupart des habitants ne peuvent cependant pas avoir accès à ces émissions, les postes de TSF ayant été réquisitionnés par les Allemands pour empêcher les écoutes de Radio-Londres. Les Américains mettent alors en place des camions équipés de haut‑parleurs qui traversent les villages et retransmettent ainsi les diffusions publiques d’information. Sim Copans, universitaire et homme de radio passionné de jazz, qui a notamment participé au débarquement à Omaha Beach et à la bataille de Normandie, a ainsi sillonné la campagne manchoise dans un de ces véhicules : « J’ai voyagé des milliers de kilomètres sur les routes de Normandie dans mon camion que les habitants des villes et villages libérés appelaient « la radio » ; j’ai apporté les nouvelles dans plus de cinquante villes et villages, de Valognes à Coutances en passant par Barneville, Carentan, La Haye du Puits et Saint-Lô, ville martyre, avant d’avoir la grande joie d’arriver à Paris le 25 août[4] ». Après la guerre, il devient présentateur et producteur d’émissions de radio spécialisées dans le jazz, et participe à la création du festival de jazz de Souillac, dans le Lot.

Studio de Radio-Cherbourg, [juillet 1944] (Archives de la Manche, collection des photographies américaines, 13 Num 1601).

 Studio de Radio-Cherbourg, [juillet 1944]
(Archives de la Manche, collection des photographies américaines, 13 Num 1601).

La radio reste cependant sous le contrôle du service de propagande de l’armée américaine, via le Psychological Warfare Division (PWD, division de la guerre psychologique), dont la mission était de démoraliser les soldats allemands[5] et de valoriser l’image des troupes alliées auprès des populations libérées. L’antenne et le studio sont installés à la villa située sur la colline de la Fauconnière et la station peut être entendue dans un périmètre de 70 km autour de Cherbourg. La radio fonctionne ainsi jusqu’au 8 septembre 1944, après seulement deux mois d’existence, à la suite de la libération de Radio Bretagne.

he American red cross

The American red cross "Miami Beach" club à Carteret, été 1944
(Archives de la Manche, collection des photographies américaines, 13 Num 987).

Aussi, certains habitants témoignent de la présence des soldats américains et de l’arrivée de ce nouveau courant musical : Claude Lesouquet, engagé volontaire dans l’armée Leclerc et caserné à Cherbourg d’août 1944 à octobre 1945 évoque « Les soldats noirs [qui] faisaient de la musique au Red Cross installé au magasin Ratti » de la ville où « Ils faisaient du jazz […] »[6]. Jeanne Lepuissant, qui avait 32 ans au moment de la Libération, l’a également constaté : « Les Noirs étaient très forts pour le jazz. Quand je suis rentrée à Saint-Lô il y avait des orchestres américains avec aussi bien des Noirs que des Blancs. Je sais très bien que j’allais écouter ça avec avidité parce que c’était une musique nouvelle pour nous »[7].

Autre témoin célèbre, Michel Legrand, qui a également été initié au jazz en 1944 lors d’un passage en Normandie. Le jeune homme alors âgé de 15 ans quitte en effet Paris le 6 juin, avec sa mère, pour rejoindre, à bicyclette, sa grand-mère et sa sœur réfugiées à Saint-Lô. Sur le trajet, il rencontre des soldats afro-américains qui lui font découvrir leur musique. Cette période si particulière de sa vie, il la raconte dans son film autobiographique Cinq jours en juin. En 1995, le compositeur participe au festival Jazz sous les Pommiers où il joue la musique du film Un été 1942, devenu un célèbre standard de jazz et pour laquelle il reçoit un Oscar en 1972.

La suite du Jazz dans la Manche dans un prochain billet…

Pour en savoir plus :

  • Béniès Nicolas, Le souffle de la liberté : 1944, le jazz débarque, Caen, C & F éd., 2014, 157 p., (Livre musical).
  • Béniès Nicolas, Le souffle de la révolte : 1917-1936, quand le jazz est là, Caen, C & F éd., 2018, 255 p., (Livre musical).
  • Chesnel, Jacques, Le jazz en quarantaine : 1940-1946, Cherbourg, Isoète, 1994, 67 p.
  • « Jazz dans la Manche », mis en ligne sur Wikimanche le 1er octobre 2019, consulté le 20 mai 2021
  • Lamache, Stéphane, La Normandie américaine, Paris, Larousse, 2010, 191 p.
  • Mills, Soldats noirs américains, Normandie 1944 : Black GIs, Normandie 1944, Cabourg, les Cahiers du temps, 2014, 119 p.
  • Quellien, Jean, Les Américains en Normandie, Bayeux, OREP, 2012, 256 p.

[1] Quellien, Jean, Les Américains en Normandie, Bayeux, OREP, 2012, p. 200.

[2] Ibid.

[3] Lamache, Stéphane, La Normandie américaine, Paris, Larousse, 2010, p. 31.

[4] Béniès, Nicolas, Le souffle de la liberté : 1944, le jazz débarque, Caen, C&F, 2014, p. 35-44.

[5] Quellien, Jean, Les Américains en Normandie, Bayeux, OREP, 2012, p. 177.

[6] Mills, Alice, Soldats noirs américains, Normandie 1944 : Black GIs, Normandie 1944, Cabourg, les Cahiers du temps, 2014, p. 43-45.

[7] Ibid., p. 91.