Réduire les caractères Augmenter les caractères Augmenter les contrastes Imprimer

Affichage détaillé (Toute l'histoire du département)


Une légende arthurienne du sud de la Manche

Le 16/02/2021 par Jérémie Halais

Il existe à Saint-Georges-de-Rouelley, un site naturel nommé la Fosse-Arthour. L'escarpement rocheux, la profondeur du gouffre et la proximité de la forêt ont favorisé l'attachement à ce lieu de légendes dont la plus célèbre est celle de la retraite du roi Arthur et de la reine Guenièvre.

Illustration 1

Il existe à Saint-Georges-de-Rouelley, un site naturel exceptionnel nommé la Fosse-Arthour. Il s’agit d’une gorge de 70 mètres creusée par la Sonce dans une barrière rocheuse qui s’étend de Mortain à Domfront. L’escarpement rocheux, la profondeur du gouffre et la proximité de la forêt ont favorisé l’attachement à ce lieu de légendes dont la plus célèbre est celle de la retraite du roi Arthur et de la reine Guenièvre. 

L’existence du roi Arthur fait encore débat. Il aurait été un personnage du Ve siècle, peut-être un chef breton implanté au Pays de Galles et qui résista aux incursions saxonnes. Sa légende s’est développée, tout au long du Moyen Âge, à partir de nombreux textes. Des légendes galloises du VIIe siècle ou l’Historia Britonnum du IXe siècle citent ainsi son nom. Mais c’est au XIIe siècle que le récit littéraire prend véritablement son essor avec des œuvres rédigées par des auteurs anglais (Guillaume de Malmesbury) ou gallois (Geoffroy de Monmouth) mais aussi anglo-normands (Robert Wace) et français (Chrétien de Troyes) :

  • Guillaume de Malmesbury, Histoire des rois des Anglais (Gesta regum Anglorum), vers 1123 ;
  • Geoffroy de Monmouth, Histoire des rois de Bretagne (Historia regum Britanniae), vers 1135 ;
  • Geoffroy de Monmouth, Vie de Merlin (Vita Merlini), vers 1150 ;
  • Robert Wace, Roman de Brut, vers 1155 ;
  • Chrétien de Troyes, Érec et Énide, Cligès, Le Chevalier au Lion, Le Chevalier de la Charrette, Le Conte du Graal, vers 1155

En 1913, dans sa conférence pédagogique, l’instituteur de Saint-Georges-de-Rouelley se fait l’écho de cette légende telle qu’on la raconte encore dans le village en ce début du XXe siècle, tout en s’inspirant du récit de l’historien Hippolyte Sauvage publié en 1893 dans ses Légendes normandes recueillies dans l’arrondissement de Mortain :

« Le roi Arthur vainqueur dans maints combats avait été longtemps la terreur des nuées de barbares qui au Ve siècle envahirent la Grande-Bretagne. A la suite d’une victoire éclatante le héros disparut et la forêt de Mortain a revendiqué l’honneur de lui avoir donné une retraite. L’amour était le motif de cette fuite et lui fit préférer à tout, une compagne chérie. Arthur habita donc la grotte sur la rive gauche du torrent. En face, sur le flanc de l’autre coteau était la chambre de la reine. Mais la fatalité qui, à cette époque reculée, pesait surtout sur les héros avait enchanté ses désirs. Il ne pouvait visiter son épouse que lorsque le soleil dorait la crête de la montagne de ses derniers rayons. Ainsi l’avait voulu le puissant génie qui le protégeait. Le frein était trop lourd pour sa brûlante passion. Arthur impatient des obstacles voulut les lever.

Plusieurs fois, il descendit durant le jour de sa retraite inaccessible, et traversant le cours d’eau de la vallée, il surprit sa bien-aimée qui languissait dans l’attente. Elle redouta d’abord les suites de cette désobéissance aux ordres du génie, mais l’habitude enlève la crainte, et, au bout de quelques jours tous les deux à l’envi en multipliaient ces douces entrevues, ces heureux rendez-vous.

Un matin l’aurore naissait à peine, promettant un beau jour. Arthur quittait la reine. Son retour devait être prompt. Déjà il franchissait la vallée quand un bruit inusité se fait entendre. Il approche et devient plus sensible. Arthur écoute et s’arrête. Son amante qui du seuil de la grotte l’a suivi des yeux porte ses regards vers la forêt d’où s’échappe ce grondement étrange.

C’est un torrent qui mugit. Il renverse bois, rochers, obstacles de toute nature, et, prompt comme la pensée, il arrive au pied de la montagne pour y envelopper le royal Arthur de son onde vengeresse. Le prince se débat en vain contre la mort, et le torrent qui engloutit sa victime dans sa colère, ne laisse derrière lui qu’un faible tourbillon.

Témoin de cette agonie si soudaine, muette de désespoir, la reine ne voit et n’entend que le gouffre qui crie vers elle. La voix de son époux semble l’invoquer. “Tu m’appelles, s’écrie-t-elle, Arthur ! Ici, je serais seule et désolée ; là-bas nous serons ensemble ! Onde bruyante que tes flots soient doux à la fiancée qui cherche son époux !... Arthur ! Je te suis ; ouvre tes bras… me voilà !”

Et du haut des rochers, elle s’élance dans l’abîme.

On la voit tomber dans la fosse bouillonnante ; les eaux s’agitent avec force et un lugubre murmure semble sortir de leur sein. Les deux époux s’unissaient pour l’éternité.

Le génie de ces lieux solitaires apparaît en ce moment sur un roc renversé, au bord du précipice, tombeau royal des deux héros. Un voile de deuil se déroule jusqu’à ses pieds ; une lame tombe de ses yeux ».

Illustration 2
Combat du roi Arthur contre un géant dans la baie du Mont Saint-Michel, miniature extraite de Giovanni Colonna, Mare Historiarum, f° 295 v, 1447-1455 (BnF, Manuscrits, latin 4915)

Pour en savoir plus

Sur la légende arthurienne
  • Aurell, Martin, La légende du roi Arthur, Paris, Perrin, 2018, 928 p.
  • Gautier, Alban, Le roi Arthur, Paris, Presses universitaires de France, 2019, 192 p.
  • Adderley, Mark, Gautier, Alban, « Les origines de la légende arthurienne : six théories », dans Médiévales [En ligne], 59 | automne 2010, mis en ligne le 20 mars 2013, consulté le 10 décembre 2020.
Sur la Fosse-Arthour
  • Bertin, Georges et al., Nouveau guide arthurien Normandie-Maine, Condé-sur-Noireau, éditions Charles Corlet, 2011, 165 p.
  • Sauvage, Hippolyte, Légendes normandes recueillies dans l’arrondissement de Mortain, Mortain, Imprimerie Armand Leroy, 1893, 198 p.
Sachez, enfin, que cette légende est encore, de nos jours, racontée dans le pays comme l'atteste cet entretien réalisé par les Archives de la Manche en 2015.

Période : Moyen Âge