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Dessins des conscrits des Loges-Marchis, 1913

Le 02/02/2021 par Jérémie Halais

Un dessin contenu dans la conférence pédagogique des Loges-Marchis (1913) témoigne des rites de la conscription.

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Conférence pédagogique des Loges-Marchis, 124 J 124

Avec les lois sur le recrutement de l’armée de 1872, de 1889 et de 1905, la IIIe République a créé un service militaire véritablement obligatoire, universel et personnel. Afin d’incorporer chaque année l’ensemble des jeunes hommes aptes physiquement dans les rangs de l’armée, la République dispose d’un système déjà ancien, celui de la conscription. Étymologiquement, le terme « conscrits » (conscribere, en latin) désigne d’ailleurs des individus dont les noms et prénoms sont inscrits sur un même registre. Ils sont donc ainsi « enregistrés »  ̶  ou « enrôlés », inscrits sur des rôles  ̶  à la suite sur des listes, en vue de leur examen par une commission – ou conseil de révision  ̶  dont le but est de les déclarer aptes, ou non, au service armé ; c’est l’étape de la révision.

Or, avec le temps, les différentes phases de ce processus de la conscription (le recensement, le tirage au sort jusqu’en 1889, la révision et le départ à la caserne) ont donné naissance à de nombreux rites. Ces derniers se caractérisent par des gestes et des pratiques patriotiques dont le but est tout autant de marquer la fin de l’adolescence – et donc le passage à l’âge adulte – que d’aider et de préparer l’intégration du jeune homme à la caserne.

On trouve dans la conférence pédagogique des Loges-Marchis (canton de Saint-Hilaire-du-Harcouët), un dessin inséré à la fin par les deux instituteurs. Ce document iconographique, probablement réalisé par un écolier, représente justement l’une de ces pratiques appelées pirotte, un terme qui désigne, en patois normand, une oie (selon DUMÉRIL, Édelestand, DUMÉRIL Alfred, Dictionnaire du patois normand, Caen, B. Mancel, 1849, p. 176).

Dans cette même notice, les enseignants ont inséré ce commentaire :

« Les fêtes de la conscription. […] En janvier, on tue l’oie qu’on appelle pirotte. On forme cortège. Le porteur de l’oie enrubanné et le violoniste marchent en avant. Les conscrits, avec leurs multiples décorations, suivent bras dessus, bras dessous en chantant. Quelques-uns portent des fusils. Le tir s’effectue au moulin de la chaise. Chacun tire à son tour. On vise mal sur l’oie, pour n’avoir pas à payer le vin traditionnel dont le prix est acquitté par le conscrit victorieux. Le soir à l’auberge, les conscrits mangent l’oie ». 

Dans son ouvrage Comment naît, vit et meurt un Bas-Normand (1940), Jean Seguin nous décrit en quoi consiste ce jeu :

« Le jeu a lieu dans la matinée du premier dimanche de janvier. Dans un vaste champ, une oie morte […] est pendue par les pattes au centre d’une longue corde dont chacune des extrémités est fixée à un arbre ou à un perchot. Près de la haie, chacun des conscrits monte à cheval, ensemble ils partent à la course, le gagnant doit arracher le cou de l’oie, auquel on a fait préalablement une incision. À Servon, ce tournoi s’est modernisé, puisque souvent nos gars enfourchent des vélos. En bande joyeuse, la bête est portée chez l’aubergiste chargé de la fricotter. Dans l’après-midi, avant le plantureux repas du soir, pour lequel la permission de minuit est demandée à la gendarmerie, la tête de l’oie, juchée à une gaule fleurie, est promenée par le vainqueur accompagné de tous ses camarades. À Aucey[-la-Plaine], à Saint-Quentin[-sur-le-Homme] et ailleurs la pauvre bestiole, avec cocarde et rubans, est mise sur un étang où les conscrits la tirent au fusil de chasse ».

Cette coutume est aussi observée à Pontorson où les conscrits « se réunissent pour fêter la traditionnelle coutume du tir au canard sur le Couesnon » (L’Avranchin, 8 février 1912), mais aussi dans le canton d’Avranches, à Marcey-les-Grèves (L’Avranchin, 4 février 1894).

La pirotte s’apparente bien à une initiation militaire puisque, sous l’Ancien Régime, dans les cantons ornais proches du sud de la Manche, les membres des milices bourgeoises et provinciales pratiquaient un jeu étrangement similaire, le papegault, dont le but était de toucher à l’arquebuse un oiseau afin de s’exercer au tir. Ce jeu est encore attesté en Bretagne et en Picardie où il semble qu’il remplisse également une fonction militaire.

Au-delà de l’histoire de la seule conscription, la conférence pédagogique des Loges-Marchis illustre la richesse de ces travaux monographiques, récemment mis en ligne par les Archives de la Manche. Ceux-ci apportent une foule de données sur l’agriculture, la démographie, l’histoire de l’enseignement dans chaque commune, voire l’histoire politique ou événementielle (cf. la Relation de l’inventaire de l’église Saint-Cyr-du-Bailleul). Elles fournissent également des informations intéressantes d’un point de vue ethnologique sur les rites et les mythes des campagnes manchoises tels qu’ont pu les observer les instituteurs au début du XXe siècle.

Illustration 2

Pour en savoir plus

Retrouver l'intégralité des conférences pédagogiques conservées aux Archives de la Manche dans la sous-série 124 J.

Sur les conférences pédagogiques
  • Marion, Yves, « Saint-Jacques-de-Néhou : une monographie communale de 1913 retrouvée », dans Revue de la Manche, t. 50, 2008, p. 2-28.
  • Halais, Jérémie, « Tirepied, 1914-1918, un témoignage inédit sur la Grande Guerre », dans Revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, t. 93, 2016, p. 151-173.
  • Jouault, Olivier, « Relation de l’inventaire de l’église Saint-Cyr-du-Bailleul pour la conférence pédagogique de 1913", dans Didac’doc, n° 25, janvier 2012.
Sur la conscription et les rites de la révision
  • Bozon, Michel, Les conscrits, Paris, Berger-Levrault, 1995, 155 p.
  • Halais, Jérémie, Des Normands sous l’uniforme, Bayeux, Orep éditions, 2018, 382 p.
  • Roynette, Odile, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 2000, 548 p.
  • Seguin, Jean, Comment naît, vit et meurt un bas-normand, Paris, Poisson, 1937, 147 p. 
Sur le Papegault
  • Surville, A., Jeux et divertissements dans la région de Tinchebray, Alençon, Imprimerie alençonnaise, 1912, p. 6-8
  • Dousset, Sandrine, Un jeu urbain, le Papegault, dans les villes bretonnes de la fin du XVIe à la fin du XVIIIe siècle, mémoire de maîtrise sous la direction de Le Page D.; Brohard, Yves, Leblond, Jean-François, Hommes et traditions en Picardie, Amiens, Martelle édition, 2001, 304 p.
  • Vigne, Mickaël, « Les jeux traditionnels du Nord de la France : éléments de contrôle de la violence interpersonnelle », dans Esprit critique, revue internationale de sociologie et de sciences sociales, vol. 12, n° 1, 2009.