“Les Allemands auraient repris le village et par vengeance auraient assassiné le curé” Léo, 15 juin 1944
Le 11/06/2019 à 09h45 par Archives Manche
Résumé

Les archives départementales, Maison de l'histoire de la Manche, répondent à Léo, un adolescent de 14 ans, qui témoigne sur Facebook des événements de l'année 1944, à Cherbourg et à Saint-Lô.

 

Dans la nuit du 5 juin, à bord de lourds avions de transport C. 47, des parachutistes sont largués à terre pour tenter de prendre des positions vitales à la réussite du débarquement. En tout 13000 hommes de la 82e et de la 101e divisions aéroportées. Environ 200 d’entre eux atterrissent dans les marais autour de Graignes. C’est en fait une erreur.

Largués dans les marais inondés

Certains ont la chance de tomber sur la terre ferme, mais une partie finit sa chute dans les basses terres marécageuses que les Allemands ont fait inonder, en prévision justement d’un éventuel débarquement. Lourdement chargés, emmêlés dans leurs liens, quelques-uns se noient. D’autres se démènent pendant plusieurs heures jusqu’au matin, l’eau leur arrivant à la poitrine, cherchant dans la nuit, le moindre point de repère : une haie, l’aboiement d’un chien, le clocher d’une église. A la faveur du jour qui se lève, beaucoup voient se découper à l’horizon, sur les hautes terres de Graignes, quelques maisons.

 

Des soldats frappent alors aux portes des maisons, déclenchant dans la population des sentiments mêlés d’effroi, de surprise, de méfiance, de crainte et d’excitation. Les soldats prennent conscience de l’erreur de parachutage : Amfreville est à 22 km de Graignes, et Sainte-Marie-du-Mont à 16 km. Cachés, réchauffés et renseignés par les habitants des différentes fermes éparses, les parachutistes se regroupent au bourg de Graignes qui n’est pas à ce moment-là occupé par l’armée allemande. L’un des lieux de rassemblement est tout naturellement l’église, où un certain nombre est accueilli par l’abbé Leblastier, 64 ans, et quelques villageois.

Une aide spontanée des habitants et du maire

Alphonse Voydie, le maire de Graignes décide alors d’apporter son aide et celle de la population aux libérateurs. Il rassemble à l’église tous les hommes adultes et leur déclare que tous les villageois doivent supporter les Américains de toutes leurs forces, combattre avec eux, et si nécessaire, mourir avec eux. Après avoir été renseignés sur les positions allemandes et la configuration du terrain, les Américains installent le poste de commandement dans l’école des garçons tandis que les soldats sont cantonnés chez les villageois. C’est le maire qui organise le ravitaillement. Les habitants abattent chaque jour leurs vaches pour fournir de la viande. Les Graignais aident aussi à rassembler le matériel, l’équipement, les sacs de nourriture et sauver les munitions parachutées et éparpillées un peu partout dans les marais.

 

L'église de Graignes détruite (col. part.)

 

Les premiers combats avec les troupes allemandes sont rapides, dès le 8 juin. En position d’attente, les parachutistes espèrent une liaison avec la 101e division aéroportée qui est à ce moment-là aux portes de Carentan, et qui doit entamer sa descente vers le sud.

Combat avec les troupes allemandes

Le dimanche 11 juin, nombre de Graignais et de soldats américains, avec la permission du commandant Johnson, participent à la messe de dix heures dite par l’abbé Leblastier. Soudain Mme Bazire et Mme Joseph Perrette se précipitent dans l’église en criant : « les Allemands arrivent ! » Chacun part rejoindre son poste. Quelques villageois quittent l’église aussi, mais la majorité n’en a pas le temps et restera enfermée une partie de la journée à cause des combats.

Les échanges de coups de feu durent et vers 14 heures, avec des mortiers de gros calibre, les Allemands pilonnent le bourg et tentent une attaque encerclant les troupes américaines. Vers 17 heures une pause s’effectue dans le déferlement des tirs et les paroissiens enfermés tentent alors de s’enfuir. Il est 19 heures quand les Allemands réorganisés et renforcés portent une seconde attaque. Un canon antichar de 88 mm est mis en batterie et tire à vue sur l’église où trois obus font une grande brèche dans la tour. Deux obus tombent sur l’école, deux autres sur le presbytère. A la faveur de la nuit, les Allemands avancent. C’est un combat inégal et les Américains doivent céder devant le nombre. Vers minuit, côté allié, l’ordre circule de se retirer. Une fusée blanche annonce la fin des combats et les Allemands investissent le village. Les Américains survivants, sous le feu ennemi, s’enfuient pour tenter de rejoindre les lignes alliées plus au nord, vers Carentan qui vient d’être évacué par les Allemands et qui sera officiellement libéré le 12 juin.

Les représailles allemandes

Les représailles allemandes ont été extrêmement importantes. Le 11 juin au soir, quand les Allemands investissent le bourg vers minuit, la plupart des habitants ont fui vers les fermes alentour. Ceux qui ne l’ont pas fait et sont restés dans le bourg, sont rassemblés et déclarés prisonniers, menacés d’une mitrailleuse. Durant la journée du 12 juin, les habitations sont mises à sac. L’institutrice, Mlle Pèzeril, est contrainte de marcher devant les soldats allemands et d’ouvrir les portes des maisons. Ce n’est qu’après ces vérifications méthodiques qui sont autant d’occasions de pillage, que les civils sont libérés.

 

Les blessés américains qui avaient dû être laissés sur place avec deux ou trois médecins, ainsi que des parachutistes capturés, sont sortis le 12 juin dans la cour et alignés contre le mur. Après un instant d’hésitation, ils sont montés dans un camion et expédiés au Mesnil-Angot où ils seront fusillés. Ce même jour, sont découverts les corps du curé de Graignes, le père Albert Leblastier, 64 ans, et de l’abbé franciscain de l’ordre Louis de Gonzague, Charles Lebarbanchon, âgé d’à peine 32 ans. Le premier, qui présente plusieurs impacts de balles, porte des blessures aux mains et à la tête, le second a reçu une balle dans la nuque. Par la suite, les Allemands refusent catégoriquement qu’on enterre les deux hommes. Le 27 juin, le presbytère est la proie des flammes, de même que plusieurs maisons du bourg. Comme dans beaucoup de villages, les Allemands, avant de fuir, ont délibérément mis le feu aux maisons. Après la Libération, seuls quelques os du curé et de l’abbé sont retrouvés et enterrés sous le clocher de l’église.

 

Au total, trente-quatre Américains sont morts, dont douze exécutés. Tombés du ciel là où ils n’auraient pas dû, ces parachutistes américains ont fait le sacrifice de leur vie pour défendre une bande de terre inondée. Aujourd’hui, ils ont trouvé le meilleur tombeau qu’ils pouvaient espérer, la mémoire de ceux qu’ils étaient venus libérer.

 

Nicolas Bourdet

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