Les tribulations d’un savant aux Indes, 1760-1771
Le 07/09/2017 à 15h46 par Archives Manche
Résumé

Voyageur, astronome, membre de l'Académie des sciences, Guillaume Le Gentil de La Galaisière part, en 1760, à Pondichéry pour observer le passage de Vénus. Il ne peut arriver à destination à cause de la guerre avec l'Angleterre. Il reste huit ans aux Indes attendant le passage suivant de la planète, en 1769, et s'occupe à de savantes explorations.

 

Astronomie et voyages d'exploration

Les XVIIe et XVIIIe siècles sont marqués par d’importantes découvertes en astronomie. À la suite des travaux de Nicolas Copernic (1543, De Revolutionibus orbium coelestium), Galilée (1632, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde) a démontré que la Terre tournait autour du Soleil et non pas l’inverse (système héliocentrique et non pas géocentrique). Puis, Kepler, Tycho Brahé, René Descartes et surtout Isaac Newton ont révélé les lois mathématiques régissant la mécanique céleste. Dans toute l’Europe, ces avancées scientifiques sont inséparables de l’amélioration des instruments astronomiques (invention de la lunette et du télescope), de l’institutionnalisation de cette discipline au sein d’académies et d’observatoires mais, surtout, de l’organisation de voyages voués à l’exploration et à l’observation.

 

Ceux-ci se multiplient à partir de la fin du XVIIe siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, les savants s’enthousiasment à la perspective du passage de Vénus entre le Soleil et la Terre. Cette configuration est courte puisqu’elle ne dure que quelques heures et, si elle se présente en 1761 et en 1769, il faut attendre une centaine d'années avant qu'elle ne se reproduise. Armés des théories de Newton, les astronomes, aux premiers rangs desquels Edmond Halley (le découvreur de la comète éponyme), y voient l’occasion de calculer précisément la distance séparant la Terre et le Soleil.

 

Un manchois décide de participer à l’aventure. Il s’agit de Guillaume Le Gentil de La Galaisière (Coutances, 1725-Paris, 1792). L’astronome, membre de l’Académie royale des sciences, décide de partir aux Indes, à Pondichéry, dans l’espoir d’observer le phénomène céleste, prévu pour le 6 juin 1761. Il embarque donc le 10 mars 1760 à Lorient sur le Berryer, un vaisseau de cinquante canons appartenant à la Compagnie des Indes. Comme le précise La Galaisière dans son Voyage dans les mers de l'Inde (1779-1781), la traversée, à destination de l’île de France (actuelle île Maurice), en contournant le continent à Africain, se déroule sans encombre. Elle est l’occasion, pour notre savant, d’approfondir ses connaissances relatives à la navigation :

 

« Pendant le voyage, je fis un très-grand nombre d'observations sur la détermination des longitudes par l'angle horaire de la Lune. J'eus la satisfaction, à l'atterrissage de Rodrigues, que l'on trouve cent lieues à l'Est, ou au vent de l'Isle de France, de voir que cette méthode la plus simple et la plus aisée à pratiquer de toutes celles qu'on emploie sur mer, assure le point d'un Vaisseau avec une exactitude suffisante, puisque mon point se trouva d'accord, à cinq à six lieues près, avec la longitude de l'île Rodrigues ; précision bien suffisante sur mer ».

Il faut ici préciser que la détermination des longitudes est alors un problème sur lequel travaillent de nombreux érudits français, anglais et néerlandais.

 

Huit années aux Indes, 1761-1769

L’académicien est en juillet à l’île de France où les ennuis commencent pour lui. Il ne peut pas rejoindre sa destination car les hostilités de la guerre de Sept Ans (1756-1763), entre la France et l’Angleterre,  touchent également l’Inde. À l’automne, ces « contretemps » lui donnent « beaucoup d’inquiétudes » et ne contribuent pas, selon ses propres mots, à le rétablir « d’un flux dysentérique ». Il s’embarque finalement le 11 mars 1761 sur la frégate Sylphide. Mais, à cause de la mousson, le navire erre « cinq semaines environ dans les mers d’Afrique, le long de la côte d’Ajan, dans les mers d’Arabie […] l’archipel de Socotora, à l’entrée du golfe arabique ». Le 24 mai, La Galaisière et ses compagnons sont devant Mahé, l’un des cinq comptoirs français indiens, situé sur la côte de Malabar. Une fois encore, l’astronome doit faire face à une déconvenue car il est informé que Pondichéry est désormais contrôlée par les Anglais. Il se résout à rentrer à l’île de France. Le 6 juin, jour du passage de Vénus, il se trouve donc encore en mer et ne peut donc, en raison des mouvements du navire, procéder aux observations et aux calculs adéquats. La mission est donc un échec.

 

Le normand décide néanmoins de rester en Inde et d’attendre le second passage de la planète en 1769. Ces huit années, La Galaisière les passe en études. Il cartographie, par exemple, la côte est de Madagascar. De cette période, les Archives de la Manche conservent de lui une lettre datée de 1764 et adressée à M. de Fouchy, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences (2 J 253). Toujours intéressé par le problème de la détermination des longitudes, il fait notamment mention de l’invention d’une horloge marine par l’anglais John Harrisson.

 

 

Correspondance de Legentil de la Galaisière à M. de Fouchy, sur sa navigation vers les Indes, juin 1764
(Archives départementales, Maison de l'histoire de la Manche, 2 J 563)

Le 1er mai 1766, il quitte l’île de France « bien résolu de dire adieu pour toujours à cette île ». En effet, il a « conçu le projet de s’en revenir en Europe par Acapulco et d’achever ainsi son tour du Globe ». Faisant escale à Manille, il est soupçonné par les autorités espagnoles d’espionnage et contraint de repartir sur l’île de France.

 

Épilogue

En avril 1768, La Galaisière débarque enfin à Pondichéry où durant un an, il prépare minutieusement son observation prévue pour le 3 juin 1769. Le jour venu, le ciel de Pondichéry semble dégagé mais, pourtant, alors que les astres entament l’alignement tant attendu, une brume de mer recouvre la baie de Pondichéry. La Galaisière ne peut donc faire aucune mesure. Il rentre finalement en France en mars 1771, non sans avoir connu de nouvelles mésaventures, dysenterie, tempête, naufrage… Il rédige ensuite ses mémoires scientifiques et meurt directeur de l'Observatoire.

 

 

Vue Perspective des jardins du gouverneur à Pondichéry, vue d'optique, XVIIIe siècle
(Archives départementales, Maison de l'histoire de la Manche, 1 Fi 8/38)

Au-delà de ces contretemps, qui pourraient fait sourire et rendre son histoire rocambolesque, le personnage de La Galaisière est représentatif du mouvement scientifique de son époque, de par son intérêt pour l’astronomie, son statut d’académicien mais aussi ses travaux dans les domaines de la cartographie et de la navigation. En outre, d’un point de vue de l’histoire locale, il s'inscrit dans une lignée de savants manchois dont les noms parlent encore aux astronomes : Emmanuel Liais, Urbain Leverrier ou Lucien Rudaux.

 

Jérémie Halais

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