1627, épidémie de peste dans le Cotentin
Le 03/04/2017 à 13h38 par Archives Manche
Résumé

En flânant dans les registres paroissiaux, on trouve souvent des « histoires intéressantes », comme cette petite mention datée du « 9e jour du mois » de [septembre 1627]. Il s’agit de l’inhumation, à Cerisy-la-Forêt, du sieur Martin Leblond, « massacré et assommé à coups de pierre en la ville de Saint-Lô par les bourgeois dudit lieu et par quelques-un de Cartigny, comme ayant été pris au dit lieu de Cartigny, où il faisait métier d’évacuer les maisons pestiférées. » Cet acte a éveillé notre curiosité et nous avons décidé de mener l’enquête pour en savoir un peu plus sur cette histoire.

 

Importée d’Orient au milieu du XIVe siècle, la peste se diffuse à travers toute l’Europe. Elle est signalée à Caen et à Saint-Lô en 1348. La maladie connaît des retours endémiques en Normandie dans les années 1585-1590 et des épidémies marquent la première moitié du XVIIe siècle. Les attaques dans les villes sont courtes mais foudroyantes, alors que dans les campagnes, la maladie semble être omniprésente de 1608 à 1635.

 

La région saint-loise est particulièrement touchée dans les années 1626 à 1627. Dès 1626, le décès d’une petite fille est signalé à Sainte-Croix-de-Saint-Lô. Les registres d’une paroisse toute proche, Saint-Thomas-de-Saint-Lô, signalent la mort d’un autre enfant le 17 avril 1626. Le curé de Saint-Thomas enregistre 723 décès de 1625 à 1628, contre 274 pour les cinq années précédentes. Les mêmes pics de mortalité s’observent dans les registres protestants, où on enregistre 177 inhumations pour la seule année 1627, contre respectivement 72 et 74 en 1626 et 1625. Dès 1628, le nombre de sépultures retombe à 33. À Sainte-Croix-de-Saint-Lô, les registres dénombrent 267 décès pour les deux années 1626 et 1627. Un second pic est observé en 1635 avec 148 décès pour Sainte-Croix, 778 pour Saint-Thomas et 75 dans les registres protestants.


Le « métier d’évacuer » consiste à sortir les cadavres des maisons et à les enterrer. Ces tâches ingrates sont souvent confiées à des personnes étrangères à la localité ou bien pauvres. Grâce aux relevés effectués par les érudits du XIXe siècle sur les registres de Saint-Thomas-de-Saint-Lô, aujourd’hui disparus, on apprend que le 12 août 1626, « un jeune homme appelé Pierre Noël [...] » et « Thomas Levidevel ont été enterrés dans un jardin près du village Saint-Thomas, étant parus décédés de la peste, et le dit enterrement fait par les gens évacuateurs. »

 

 

 

Acte d'inhumation du sieur Martin Leblond, 2 septembre 1627 - Acte extrait du registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Cerisy-la-Forêt, 1609-1665

La population, terrorisée et ne pouvant donner une explication à ce phénomène, cherche des responsables et l’épidémie est suivie par une toute autre contagion : les procès en sorcellerie. Outre Martin Leblond, nous connaissons au moins trois autres cas « d’évacueurs » poursuivis en justice dans la région saint-loise. La Bibliothèque nationale de France conserve en effet un dossier étudié par Jeanne Thiébot concernant un procès en sorcellerie à Saint-Lô (BnF, département des Manuscrits, français 16539). Cette procédure contient près de 79 témoignages de saint-lois, la plupart survivants de familles touchées par la maladie, contre Jean Le François, « accusé d’avoir envoyer la peste à qui il voulait ». En outre, on y apprend les condamnations de Daniel Juhel et de Jacques Lastelle, eux aussi « évacueurs ». En 1661, un médecin, Marquier, est encore accusé par ses malades de pratiques maléfiques, mais cette même année débute le règne personnel de Louis XIV qui règlemente les procès en sorcellerie à partir de 1682.


Il est en effet possible d’observer les pics de décès dans une paroisse grâce aux registres paroissiaux, sur lesquels le curé inscrit les mariages, les naissances et les sépultures. Les registres de Saint-Lô et des paroisses alentours, Saint-Croix-de-Saint-Lô et Saint-Thomas-de-Saint-Lô, ont malheureusement disparus en 1944 pour cette première moitié du XVIIe siècle. En revanche, les archives départementales conservent des notes et des relevés effectués au XIXe siècle sur ces documents par deux érudits locaux, Édouard Lepingard et Germain Baudre (fonds Baudre-Lepingard, 120 J). Quant aux registres protestants, s’ils ont eux aussi disparu, il en existe heureusement une édition de 1925 par René Leclerc (« Le protestantisme à Saint-Lô » dans Notices, mémoires et documents, t. 37, 1925).

 

Jérémie Halais

 

Thiébot (Jeanne), « Un procès de sorcellerie. La "peste d’envoy" à Saint-Lô en 1627 », dans Cahiers Léopold Delisle, t. 23 (1974), p. 21-66.

Bottin (Georges), « Observations sur la peste dans la région de Saint-Lô (1608-1635) », dans Revue de la Manche, t. 40, fasc. 158 (avril 1998), p. 59-61.

 

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